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Connaissez vous en anglais le mot "steep" ? C'est bizarre l'apprentissage d'une langue. Les mots par exemple et bien ils se rangent en catégories. Des catégories qui varient en fonction des étudiants en langue. On a les mots "faciles" ceux qui s'inscrivent une bonne fois pour toute dans un coin du cerveau et qui sont toujours prêts et disponibles, on a les "récalcitrants" ceux qu'on doit toujours vérifier dans le dictionnaire, on ne sait pas pourquoi, ceux là, ils ne s'impriment pas... et puis les mots "qui disent vaguement quelque chose". Comme steep, en tout cas dans le mien, de cas.
C'est au centre d'information de la petite ville de Cooktown que le mot me rattrape. Il est prononcé par la jeune femme qui tient le centre et à qui nous avons demandé l'état de la piste qui doit nous ramener vers Cape Tribulation et ensuite Cairns.
Donc "steep", euh... pentu ? Oui c'est ça. Mais "steep comment" ? Et là, elle a ce que j'appelle une bonne idée : "montez au phare qui surplombe la ville et celà vous donnera une idée de la piste".
Cooktown est la dernière ville de ce nom avant d'aborder la piste qui conduit jusqu'à Cape York, c'est la pointe tout en haut de l'Australie, en haut à gauche sur la carte. Jusqu'à il y a très peu d'années on ne pouvait atteindre Cooktown que par la piste. Elle a entièrement été goudronnée et il ne faut plus que quelques heures pour la rejoindre. C'est ce que nous avons fait, avec dans la tête l'idée de rentrer par la piste qui longe la mer. En plus le chemin est beaucoup plus court et cela nous permettait de revoir cette région où la forêt tropicale rencontre la mer de Corail. Trop tentant tout ceci. Seulement voilà, un peu comme pour Cape Leveque, à l'autre bout de l'Australie, les cartes routières étaient sans appel : "4x4 recommandé" voire "uniquement pour 4x4"... D'où la vérification. Et c'est vrai que c'était raide pour grimper jusqu'au petit phare, mais nous l'avons fait en patinant... à peine.
Captain Cook
De là haut, nous avons eu une belle vue sur ce coin découvert par le capitaine Cook en 1770. Pas vraiment une croisière de luxe pour le capitaine de l'Endeavour. Il était parti d'Angleterre sous couvert d'une expédition astronomique visant à étudier le transit de Vénus. En fait il devait aussi prendre possession pour la couronne britannique de cette Terra Australis. En remontant le long des côtes australiennes l'Endeavour talonne sur un récif de la Grande Barrière de Corail. Le navire mouillera à l'abri, dans l'embouchure d'une rivière, pendant sept semaines, le temps de réparer les dégats. Cook en profitera pour grimper en haut de la colline (celle-là même où nous avons fait nos essais...) pour trouver un passage de sortie au milieu de toutes ces patates coraliennes.
Nous ne sommes restés que très peu de temps à Cooktown, l'appel de la piste peut-être, un piste aussi inquiétante qu'attirante. Promis, la prochaine fois (en bateau, qui sait ?) nous prendrons plus de temps j'irai alors voir une ancre de l'Endeavour au musée de cette petite ville.
Une fois passées d'étonnantes et noires formations géologiques nous quittons le confort du bitume pour retrouver celui d'une belle piste damée et tout juste arrosée. En fait, le plus gros problème de ces pistes c'est la poussière. Elle s'insinue partout. Dès les premiers hectomètres on a son goût âcre dans la gorge. L'habitacle du van semble normal, pas de poussière en vue et pourtant c'est comme si on se trouvait à l'extérieur dans ce nuage qui vire en Australie entre le blanc et le rouge. Cette fois-ci nous avons suivi sans jamais le voir un camion qui déversait de l'eau sur la route, décidemment une délicate attention pour les passagers et la mécanique des voitures. Le soir tombe déjà, pas question de rajouter une difficulté supplémentaire. Arrêt à Home Rule. On quitte la piste principale pour une autre beaucoup plus cahotique et modeste. Nous tombons sur une ferme qui a aménagé un camping (le camping à la ferme quoi). Je dérange les propriétaires, un couple déjà âgé absorbé par la retransmission des Jeux Olympiques. Notre hôte me parle de la principale attraction du lieu : une marche d'une heure à la découverte de chûtes d'eau. La journée du lendemain commence donc par une randonnée en forêt tropicale humide sur un sentier escarpé. Et le déplacement en valait la peine. Personne, évidemment, et des cascades d'eau fraîche (très fraîche) pour notre seule jouissance. Mais la piste est en nous et nous avalons sans difficulté la première moitié de ces 100 kilomètres qui doivent nous conduire jusqu'à Cape Tribulation. Nous passons à côté de la communauté aborigène de Wujal Wujal. Elle nous est interdite pour la simple et bonne raison que nous avons de l'alcool dans nos vans. Nous pourrions passer pour des revendeurs dans cette communauté dite "sèche" et l'amende est assez salée. Nous nous arrêtons près d'une rivière pour tenter notre chance à la pêche, sans succès. La route longe cette rivière qui est en fait un estuaire où flottent quelques voiliers qui attendent que le coup de vent sur la mer de Corail se calme un peu. Y-a-t'il meilleur endroit sur terre pour mouiller ?
"Ne t'arrête pas !"
Cette fois-ci l'enfer a succédé au paradis. En terme de royaume de lucifer il faut entendre une montée très très steep... un peu plus que celle du phare de Cooktown... Tout le monde est descendu pour alléger la charge et pourtant le Volskswagen peine. J'oublie vite la seconde pour la première et en dépit de la souplesse du moteur il est parfois difficile d'accrocher. Je préfère ne pas penser au désastre qui suivrait immanquablement un arrêt en plein milieu. J'arrive enfin en haut de ce qui m'a semblé une très longue côte. Je redescends à pied pour donner quelques conseils à mon frère. En fait ça se limite à : "Ne t'arrête pas !". Et il ne s'est pas arrêté. Nous aurions évidemment toujours pu faire machine arrière et 250km de plus. Mais après ce passage c'est comme si nous avions décidé, tacitement, que rien ne pouvait nous arrêter. A trois reprises nous avons dû affronter les lois de la gravité universelle (dans le sens de la montée) avant d'arriver finalement sur une plage. Nous savons alors que les difficultés sont derrière nous. Enfin nous le pensions. Il ne nous restait plus que quelques kilomètres (une demi douzaine tout au plus) quand nous sommes tombés sur Imagen Creek. Une petite rivière de rien du tout. Mon frère roulait devant. Je suis donc tombé sur la scène suivante en découvrant la rivière : de l'autre côté, beaucoup de monde, en fait tous ceux qui prenant la piste dans l'autre sens n'oseront pas aller plus loin et au beau milieu du cours d'eau mon frère et son van Toyota, bloqué et moteur tournant, avec des "ploc, ploc, ploc..." qui sortent du pôt d'échappement. Pendant une bonne vingtaine de minutes nous sommes devenus l'attraction locale. On a remué les galets, poussé, tiré... Rien n'y faisait. Aucun progrès si ce n'est vers le bas avec les galets qui dégagaient sous les roues.... Saloperie de propulsion japonaise ! La garde au sol sous le bas de caisse ne se limitait plus qu'à quelques centimètres pendant que les gros 4x4 s'accumulaient de part et d'autre du cours d'eau. J'imaginais leurs commentaires "Bloody tourists à tenter la piste de cooktown avec leur deux vans deux roues motrices". Et voilà qu'un miracle se produisit. En fait deux. Le premier sous la forme d'un casoar qui indifférent à l'agitation est apparu sur la berge avec ses poussins (en trois fois dans ce coin de Cape Tribulation c'est la première fois qu'on voyait un de ces animaux aussi rare que discret) et le deuxième (miracle) c'est un Australien qui arrive avec une corde pour nous tirer de là. Agenouillé dans l'eau à la recherche d'un point d'ancrage je n'ai pas eu le temps de faire des photos des ces si discrets et emblématiques oiseaux...
Finalement nous avons tracté le van en arrière. Seule possibilité. Il nous faut donc retenter la traversée. Cette fois un peu plus sur la gauche, un peu plus vite aussi (mais pas trop). Les spectateurs ont-ils parié sur nos chances de réussite ? En tout cas les pessimistes ont perdu...
Nous avons fêté la réussite de ce périple audacieux au pub de Cape Trib avant de reprendre notre route, cette fois sur le bitume, en slalomant entre des pythons nonchalants (mais pas toujours, un s'est montré très agressif) qui traversaient devant nous. L'aventure continuait.
Philippe
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